Alt + 0 Accueil
Alt + 4 Plan du site
Alt + 5 Chercher
Cette décoration corporelle emblématique d’un grand nombre de peuples primitifs a longtemps été proscrite sous nos latitudes. Videurs, loups de mer, taulards et proxénètes: ce qui était autrefois un privilège des classes défavorisées est aujourd’hui devenu une expression d’individualité.
Beaucoup de petits commerces disparaissent de nos centres-villes pour être remplacés par des studios de tatouage et de piercing. Giada Ilardo a quant à elle choisi une autre voie: en optant pour des espaces de grandes dimensions (qu’on associe plutôt avec Apple et Cie), elle montre toute la place qu’a acquis à ce jour l’ornement corporel de grand style et répond ainsi au souhait d’un groupe cible exigeant. Consumo s’est entretenu avec Basil Flachsmann, CVO de Giahi à Zurich, sur le phénomène du tatouage et ses coulisses.
Consumo: Ils sont plus d‘un à se demander si les tatouages ne sont qu’une tendance ou s’ils rendent accrocs. Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à se faire «marquer» à vie?
Basil: Les raisons pour se tatouer ne manquent pas. La plupart du temps, c’est une forme personnelle d’individualisation. On désire orner sa peau et se distinguer des autres. Beaucoup, aussi, cherchent à surmonter leurs traumatismes, à les illustrer en quelque sorte sur leur corps. Souvent, ce sont des souvenirs que l’on souhaite immortaliser et, parfois, représenter visuellement. Les tatouages sont fréquemment l’expression d’une perte. Les motifs peuvent être différents, mais en fin de compte, il s’agit la plupart du temps de porter sur soi son histoire personnelle. Cela explique également pourquoi, avec les années, de nombreuses personnes cumulent les tatouages. La vie continue, on fait de nouvelles expériences et on veut compléter son histoire. Par contre, il n’y a aucune étude démontrant que les tatouages rendent accrocs. J’ai moi-même un grand nombre de tatouages, mais cela fait maintenant cinq ans que je ne me suis rien fait tatouer.
Consumo: D’après toi, en plus d’une conception différente de l’art et de la beauté, le tatouage dénote en première ligne le désir d’identité et d’individualité. Pour les anciennes générations, les différences de classe et de niveau social s’exprimaient plutôt à travers les bijoux et les vêtements. Aujourd’hui, en revanche, c’est pratiquement le corps lui-même qui est mis en scène. Certains ne comprennent pas cela. Quelles sont tes expériences en ce qui concerne les réticences face aux tatouages?
Basil: Dans notre domaine, le Fine Art*, les tatouages sont clairement définis et compris comme des œuvres d’art. Ici, le progrès et les possibilités qu’il ouvre sont énormes. Même les personnes plus âgées sont fascinées. Chaque semaine, nous accueillons au moins une dame de 80 à 85 ans venue se faire tatouer pour la première fois. Giahi représente la liberté d’exprimer son unicité de manière individuelle. Avec style et la plus grande rigueur, toujours. Le style n’est pas limité par l’âge: je crois que celui ou celle qui a trouvé le chemin vers notre studio n’a pas de préjugés ou de réticence. En tout cas, je n’y ai jamais été confronté.
Consumo: En ta qualité d’artiste Fine Art, tu as dû souvent voir des tatouages qui t’on fait exclamer: «Oh mon Dieu!» Comment procèdes-tu, dans ces cas?
Basil: C’est vrai que, malheureusement, j’en vois énormément. Il y a beaucoup d’éléments qui déterminent un bon tatouage et encore plus qui en déterminent un mauvais. Bien entendu, notre tâche est de sauver ce qui peut l’être. Nous essayons toujours de faire quelque chose, parce que nous ne voulons pas laisser les personnes en plan. Comme nous sommes spécialisés dans les dessins en filigrane, la tâche est malheureusement bien plus difficile. Autrement dit, notre travail consiste plutôt à aménager et à recomposer. On va s’attacher à faire oublier l’ancien pour mieux faire ressortir le nouveau. Du coup, ce n’est plus très grave si l’ancien tatouage est encore visible, car il fait maintenant partie d’un tout, ce qui, en fin de compte, donne une belle combinaison.
Un grand merci pour cette entrevue!
(*) Le terme Fine Art ou Fine Line désigne des tatouages discrets en filigrane, parfois même uniquement le contour des motifs. Le sujet choisi est ainsi, en quelque sorte, représenté de la manière la plus simple possible.